Quand l’assureur traque la victime

Valentin circulait à vélo quand une voiture conduite par un fou furieux l’a renversé.. Traumatisme crânien, fracture du rocher et quelques vertèbres esquintées.

Un an d’hospitalisation, de rééducation et toujours des vertiges, des absences, des angoisses, une jambe qui se dérobe souvent, une fatigue anormale.

Deux ans plus tard, les experts refusent encore de se prononcer.

En attendant qu’on trouve la cause de ces symptômes, mon jeune client vit chez parents, cloitré à l’exception d’une ou deux sorties par semaine. Et le voilà traqué pendant deux semaines par des détectives privées, filé par des voitures ou des motos. Ses déplacements sont filmés, ses fenêtres épiées au télé-objectif, ses visiteurs systématiquement photographiés, ses voisins interrogés.

Non : il ne s’agit pas des services de contre espionnage sur la piste d’un terroriste soupçonné mais tout simplement de l’assureur de la voiture. Un de ces groupes qui revendiquent encore « l’esprit mutualiste », l’entraide, la solidarité. Avec leurs clients responsables d’accident, je ne sais pas. Mais avec les victimes innocentes, on est loin de ce baratin.

Je ne conteste pas que les assureurs doivent se défendre contre les fraudeurs. Je sais que les tribunaux leur pardonnent parfois l’atteinte à la vie privée quand il s’agit de se défendre contre des demandes financières extravagante et injustifiées. Les juges estiment que l’utilisation très critiquable de détectives privées peut s’admettre quand il s’agit de protéger « la communauté des assurés ».

Mais cette fois, l’assureur abuse largement de cette tolérance. Valentin ne menaçait en rien la « communauté des assurés ». Les détectives privées ont été envoyés à ses trousses alors que les opérations d’expertise étaient toujours en cours. Personne ne revendiquait encore quoi que ce soit.

On me rétorquera que l’assureur voulait prouver aux experts que mon client était un simulateur. Mais alors pour quoi ne pas communiquer le rapport d’enquête aux experts ? Pourquoi ne pas avoir formulé la moindre réserve quand les experts ont invité l’assureur à formulé des observations avant la clôture de l’expertise ?

Tous simplement parce que le rapport est entièrement bidon. On y affirme photos à l’appui, que mon jeune client marche sans canne.. Bien sûr puisque Valentin porte une attelle invisible sous son survêtement. Après des heures d’enquête le détective n’a pas trouvé de section handisport dans le club où Valentin est censé pratiquer le basket en fauteuil roulant. Un simple clic sur internet lui aurait pourtant permis de la trouver et de découvrir que ce club forme même de jeunes handicapés dans le centre de rééducation où Valentin a été soigné.

Tout est à l’avenant et rien n’était communicable dans une réunion d’expertise où de telles énormités auraient été aussitôt démontées. L’assureur a donc évité la discussion et choisit le bluff. Il a versé le rapport de ses privés de pacotille au tribunal à la veille d’une audience de référé où Valentin sollicitait une avance pour faire face à ses frais. Le juge, malgré mes protestations a refusé la provision.

Moi, j’appelle cela du terrorisme. On viole la vie privée d’une victime et de sa famille sans raison valable. On ruine sa réputation aux yeux de ses voisins. On détourne la procédure d’instruction dans laquelle on est engagé. On court-circuite la discussion contradictoire qui doit être la règle. On brandit un tissu d’âneries pour influencer un magistrat.

En terme juridique, cela pourrait mériter la qualification d’escroquerie au jugement. Mais pour faire condamner l’assureur, je devrais prouver que ces messieurs savaient que le rapport du détective privé était bidon. La tâche serait déjà difficile pour un juge d’instruction capable de perquisitionner chez un assureur. Pour un avocat dépourvu de tout pouvoir d’enquête, elle est impossible.

Je me contenterai donc de donner le maximum de publicité à cette affaire pour mettre en garde la « communauté des assurés ». Car si un assureur pratique sciemment la désinformation, alors tous ses assurés ont intérêt à se méfier. Et si cet assureur ignore que les officines – grassement rétribuées pour espionner les victimes – sont incompétentes, alors tous ses assurés ont intérêt à se défier : la faillite est proche.

Share
Ce contenu a été publié dans Accidents de la route, avec comme mot(s)-clef(s) , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

captcha

Please enter the CAPTCHA text

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>