Le Panthéon des chauffards sur internet

Le 4 janvier dernier, deux femmes, passagères d’une voiture, ont trouvé la mort sur une petite route de Loire-Atlantique. Le conducteur a été très gravement blessé. Le responsable de la collision, un militaire de 24 ans, roulait en sens inverse à 200 km/h. Non parce qu’il allait manquer l’appel. Ou qu’il se trouvait sous la pression d’une quelconque urgence. Ni même pour la décharge d’adrénaline que procure le risque d’une vitesse excessive.

Le jeune homme écrasait l’accélérateur pour filmer l’aiguille affolée de son compteur de vitesse et diffuser l’exploit sur internet. Il prenait son pied en montrant à tous qu’il défiait la loi. Il est entré directement au Panthéon des chauffards du Web. Comme cadavre et comme assassin.

Car le militaire du Régiment d’Infanterie de Chars de Marine (RICM) de Poitiers n’est pas le premier des lamentables héros de l’excès de vitesse filmé. Pour gagner un titre dans ce festival morbide, la concurrence est rude. DailyMotion, YouTube, FaceBook et autres réseaux sociaux regorgent, depuis des années, des vidéos de ces exhibitionnistes du champignon.

La compétition a été lancée en 1989 quand la vidéo d’un motard avalant le périphérique parisien en moins de onze minutes a été diffusée par une chaîne de télévision en mal d’audience. Le cinglé, resté confortablement anonyme, est devenu une légende. On l’a surnommé  » Le Prince Noir ». Il a inspiré des générations d’abrutis qui ont tenté d’égaler son record. L’an dernier encore, un motard de l’Hérault a fixé, sur FaceBook, la barre à 300 km/h sur autoroute avant d’être retrouvé par les gendarmes. Il avait eu le tort de prendre, sur le net, un pseudo se référant distinctement à sa Kawasaki et à son code postal !

Même si le QI n’est pas le point fort des hystériques de la vitesse et si un tribunal a condamné le motard héraultais pour « incitation à commettre un délit », police et justice peinent à enrayer la déferlante des vidéos de chauffards sur Internet. C’est qu’en France, l’excès de vitesse est une sorte de religion nationale, l’équivalent du port d’armes chez nos amis américains. Là bas, on défend son droit constitutionnel à sortir, le colt à la ceinture. Ici on revendique la liberté de débrider le moteur, d’enclencher la sur-mutipliée. On peste contre les radars, on vomit le permis à points, on maudit les avocats de la sécurité routière.

Lorsqu’il y a quelques mois, le fameux « Prince Noir » a dévoilé son identité, on a appris que ‘l’exploit » de 1989 avait été purement  et simplement commandité par la chaîne de télévision en échange de l’équivalent de 15.000 euros. Cette grossière manipulation n’a pas découragé les fans du motard débridé qui continuent, sur les blogs, de vanter l’inconscience de leur héros et à traiter ses critiques de rabat joie ou de psycho-rigides. Et les équipées sauvages de caméras embarquées ont continué de plus belle.

Cette fois, pourtant, l’épopée des vidéo-chauffards a tué. Deux personnes innocentes ont payé de leur vie  cette calamiteuse hystérie. Une troisième voit son existence définitivement ravagée. Le responsable direct du carnage étant mort, il n’y aura pas de procès. Le producteur de télévision, la chaîne qui ont lançé cette mode morbide sont, hélas, couverts par la prescription. A mon sens pourtant, d’autres responsables devraient rendre des comptes.

Je pense aux sites internet qui hébergent et favorisent ces compétions mortifères, ces incitations à mettre en péril la vie de millions d’automobilistes. Peut-être devraient-ils, à la lumière de ce drame,  prendre les mesures qui s’imposent avant de se retrouver devant un tribunal.

 

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