Handicapés prives d’avenir?

Le 16 avril, Emmanuelle Laborit et Bruno de Stabenrath sont venus parler, dans « Le Petit Journal » de Canal Plus, des handicapés, oubliés de la campagne présidentielle. Merci à eux. Merci d’avoir prêté leurs voix, leurs gestes, leur notoriété à des millions d’anonymes exclus du débat politique, de la représentation nationale et quasiment de l’espace public. Merci à Canal Plus d’avoir enfreint la règle non écrite des médias selon laquelle les handicapés ne sont ni télégéniques, ni consensuels et ne font donc pas d’audience.

Les médias ne sont d’ailleurs que le strict reflet de notre aveuglement collectif. La France sait-elle seulement combien elle compte d’handicapés ? Un million ? Deux millions ? Cinq millions ? Les chiffres varient avec les études et les définitions. L’INSEE dénombrait il y a deux ans 61.000 aveugles, 305.000 sourds profonds, 850.000 handicapés moteurs dont 68.000 tétraplégiques et 200.000 personnes en fauteuil roulant, 700.000 personnes présentant des déficiences mentales ou intellectuelles (catégorie trop vague qui englobe à la fois les traumatisés crâniens comme les malades relevant de la psychiatrie). Encore faut-il ajouter à tout cela, environ 2.300.000 personnes âgées atteintes d’une forme plus ou moins lourde de dépendance.

Sur ce continent noir, quel silence ! On sent bien chez nos politiques en campagne la gêne et l’implicite aveu d’une totale impuissance. En ces temps de crise, les promesses aux Français valides sont déjà illusoires. Les handicapés, eux, doivent se résigner à vivre avec des logements non adaptés, des bâtiments publics et des trottoirs inaccessibles, des entreprises qui les rejettent, un taux de chômage record et une allocation de solidarité qui ne peut dépasser 760 euros par mois.

Emmanuelle Laborit avait raison d’être en colère sur Canal Plus. Et je le suis aussi. Le sort fait aux handicapés est une tâche sur notre pays. Bien plus scandaleuse que la perte d’un triple A. C’est un problème politique autrement plus urgent que le voile, la viande hallal, le mariage homosexuel, l’euthanasie et bien d’autres questions de société, par ailleurs fort honorables, qui font généreusement la Une des magazines.

Bien sûr, je ne suis pas totalement objective. Je songe à ma fille, infirme moteur cérébrale, qui s’est cramponné à ses cannes et à ses études. Avec son troisième cycle de droit, elle est désormais trop qualifiée pour les maigres emplois réservés aux handicapés dans les entreprises, trop invalide pour enseigner dans des lycées toujours inaccessibles. Et je ne sais comment elle pourra survivre quand j’aurais disparu.

Je songe aussi à tous mes clients, lourdement accidentés, même si leur situation est moins précaire. Certes, j’ai obtenu des assureurs assez d’argent pour qu’ils échappent à la misère. Mais je sais qu’on est encore bien loin de cette « réparation intégrale » dont se prévaut le droit français et européen. Les compagnies d’assurance se réfugient dans la plus complète hypocrisie en prétendant que des paraplégiques, des amputés et des traumatisés crâniens peuvent décrocher sans problème des CDI stables et les assumer sans fatigue. Les tribunaux ignorent encore trop souvent combien il est difficile de recruter des aides de vies fiables et disponibles, de sortir de chez soi et de partir en vacances quand on est condamné au fauteuil, d’affronter le regard des autres, de faire face aux aléas d’une vie d’infirme avec l’équivalent d’un SMIC.

Contre ces insuffisances, cette ignorance, je continue à me battre chaque jour. Je ne suis plus toute seule. J’ai rencontré en chemin des professionnels formidables : magistrats, médecins, ergothérapeutes, assistantes sociales dont j’apprends beaucoup. Et même un architecte, un de ceux qui pensent autrement et qui vous réconcilient avec toute la profession : Paul Joly a l’audace d’affirmer que travailler au mieux vivre des handicapés est la clé de notre confort, de notre futur à tous. Allez sur son site (www.pauljoly.fr) : vous en sortirez guéri d’un grand nombre de préjugés.

Travailler avec lui, avec d’autres pour changer le peu que je peux changer, c’est mon combat d’avocate.

Comme citoyenne, j’attends encore les candidats, les partis qui auront le courage de faire appliquer les lois existantes et l’intelligence d’imaginer un autre avenir.

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