Une vie en rondelles

Monsieur V. n’a décidemment pas de chance. En 2003, passager d’un imprudent qui conduisait trop vite, il a un accident qui le laisse tétraplégique. En 2012, au terme d’un long parcours judiciaire, la Cour d’appel de Caen vient de lui accorder royalement six heures d’aide par jour pour survivre.

Pour mes lecteurs qui ne seraient pas familiers de l’univers du handicap ou qui n’auraient pas vu « Intouchables », je précise que Monsieur V. est paralysé des quatres membres. Il ne peut ni se laver, ni s’habiller, ni se nourrir seul. pour ses autres besoins naturels, il lui faut une technique durement apprise et quelques poches de plastique sans être sûr d’éviter l’accident, la fuite ou l’échec. A 24 ans, Monsieur V. est dépendant de l’aide des autres pour tous les actes de sa vie quotidienne.

Il est des magistrats qui , au vu d’un tel constat,  obligent l’assureur du responsable de l’accident à payer à la victime une aide humaine permanente, vingt quatre heures sur vingt quatre. Une décision qui semble logique quand on tient compte de la diversité des situations auxquelles il faut faire face et des incidents qui peuvent survenir  à tout moment de la journée ou de la nuit. A l’avant garde de la magistrature, les Conseillers de la Cour d’appel de Caen ont réussi à diviser par quatre l’aide humaine nécessaire à un tétraplégique.

Pour parvenir  à ce miracle, ils ont appel à un magicien, affublé du titre d’expert et bardé d’une quantité de diplômes. Et le magicien a découpé la vie de Monsieur V. en rondelles. En rondelles d’une finesse et d’une précision à faire pâlir d’envie tous les bouchers et tous les charcutiers. Jugez-en :

Monsieur V. ne peut pas manger sans aide et surveillance. Pour le magicien, dix minutes d’aide feront l’affaire le matin et vingt minutes à midi et le soir. On objecte qu’il ne peut pas se préparer ses repas. Le magicien, qui est compétent en toute chose,  vous octroie généreusement trente minutes pour faire la cuisine, mettre et débarrasser la table, passer un coup de balai.

Monsieur V. réclame de l’aide pour le ménage : dix minutes par jour suffiront pour faire la chambre la salle de bains, vider les poches d’urine et ranger un peu. Il ne peut se laver tout seul : vous aurez le droit à dix minutes pour le haut du corps, autant pour le bas, cinq minutes pour un séchage soigneux. Et même trois minutes pour les ongles des pieds et des mains mais tous les mois seulement.

Voyons maintenant ce problème délicat des besoins intimes. Pour les selles c’est compliqué. Il faut mettre un suppositoire à 9 heures, attendre un peu, masser l’abdomen, pratiquer la vidange, procéder ensuite à une toilette et à un vérification. Le magicien accorde quarante cinq minutes. Mais pour le reste, Monsieur V. peut se débrouiller tout seul avec l’autosondage et la poche d’urine. Une seule minute suffira pour la vérification.

Et si les selles ne sont pas à l’heure , s’il y a un problème ou des fuites la nuit ? Le magicien réfléchit et tire de son chapeau quarante minutes d’aice supplémentaire… à répartir sur un mois !

Monsieur V. veut sortir de son domicile, se promener, faire les magasins, aller au cinéma ? C’est légitime : un heure par jour suffira. Il ne peut pas écrire son courrier , remplir des documents admninistratifs, faire des chèques, organiser son budget ? D’accord : dix minutes par mois pour le tout.

Le magicien rajoute quatres  minutes par jour pour surveiller les passages délicats du lit au fauteuil roulant et inversement, une heure par mois, pendant neuf mois par an, pour tailler les haies du jardin et tondre la pelouse. . Une petite heure d’aide pour faire un peu de karting pour handicapé, le seul sport qui reste accessible à Monsieur V. ansien adepte de moto-cross. Deux heures par semaine pour laver le linge, les draps souillés sans oublier de repasser. Et le compte y est !

C’est magique, on vous avez prévenu. Monsieur V. n’a plus qu’a rassembler ces petites rondelles qui définissent désormais sa vie et faire avec.

Attendez, ce n’est pas fini. ce serait trop beau, trop généreux pour Monsieur V., trop sévère pour la compagnie d’assurance. Messieurs les conseillers de la Cour d’appel de Caen ne sont pas obligés de suivre les recommandations du magicien. Et pour bien faire sentir leur pouvoir, ces honorables magistrats ont corrigé deux fois la copie de l’expert.

D’abord, pas d’aide pour le jardin, puisqu’avant l’accident, Monsieur V. habitait dans un appartement. Et même chose pour le karting puisque Monsieur V. ne pratiquait pas cette activité avant d’être tétraplégique.

Ainsi en a décidé la Cour d’appel de Caen dans son immense sagesse. Monsieur V. a le tort de ne pas avoir trouver d’appartement adapté aux handicapés en pleine campagne normande et d’avoir fait construire un pavillon sur un terrain. Et il aurait du continuer à faire du moto-cross avec sa tétraplégie.

Amis lecteurs, n’ayez pas d’accidents graves près de Caen.

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