C’est l’ expert qui est handicapé

Au fil des dossiers, j’en viens à douter aujourd’hui de la nature humaine de certains médecins. Leur nomination en qualité d’expert auprès des tribunaux les a-t-elle privés soudain de toute sensibilité, de toute lucidité ? Sont-ils, du fait de leur spécialisation, devenu sourds, aveugles à tout ce qui n’est pas leur savoir technique ? Ou s’agit-il chez eux, comme chez certains professionnels de la Justice, d’un grave handicap de l’âme qui s’est racornie avec le temps ?

Ou bien est-ce moi qui , avec l’âge, devient trop sensible à la détresse de mes clients. Jugez-en vous même. J’ai un petit client dans l’ouest de la France. Appelons-le Jim pour préserver sa pudeur. A  5 ans, il a été victime d’un grave accident. Un conducteur britannique, en vacances chez nous, a oublié de rouler à droite. La mère a été gravement blessée. Elle a perdu l’enfant qu’elle portait. Un autre petit frère de Jim a été touché. Jim, lui, est resté paraplégique.

Lorsqu’il s’agit d’enfant, la procédure est longue. Il faut attendre la fin de la croissance, la fin des études, l’entrée dans la vie active pour mesurer toutes les séquelles. Ainsi, je m’occupe du  dossier de Jim depuis dix ans. J’ai suivi ces multiples opérations pour remédier à la déviation de ses hanches, à sa scoliose, à ses problèmes urinaires récurrents. J’ai suivi ses efforts à l’école malgré les hospitalisations, les longues rééducations, les crises de découragement, les dépressions. J’ai entendu les confidences de ses parents, leurs nuits sans sommeil à causes des fuites urinaires, des selles à évacuer, leurs carrières professionnelles malmenées par la disponibilité nécessaires aux soins de leur enfants.

Lors de la dernière expertise, le médecin désigné par le tribunal, considérant que Jim a aujourd’hui quinze ans, estime que l’aide humaine nécessaire peut se réduire à 3 heures et demie par jour.

Je prends la plume. J’explique à l’expert que je trouve son estimation très insuffisante. je lui rappelle que les fuites urinaires n’ont pas d’horaire fixe et que la personne susceptible d’intervenir deux ou trois fois par nuit doit nécessairement se trouver là en permanence. Et si on ne peut pas découper la nuit d’un handicapé en rondelles d’intervention de dix minutes, le problème est le même dans la journée. Je lui précise que l’assistant de vie scolaire (AVSI) qui aide Jim au collège n’est pas disponible tous les jours et qu’il n’est même pas censé accompagner le jeune homme aux toilettes pour l’aider à pratiquer plusieurs fois par jour des sondages urinaires ou sphinctériens. Toutes choses que les parents de Jim ont déjà abondamment relatées au médecin lors de l’expertise..

Je reçois la réponse de l’expert quelques jours plus tard.  D’accord pour la surveillance nocturne mais fin de non recevoir pour la journée. Motif ?  « Nous avons effectivement noté que la présence de l’AVS n’était pas constante. Néanmoins, en l’absence de l’AVS, Jim peut parfaitement se débrouiller avec l’aide de camarades ».

Vous avez bien lu. Selon cet éminent spécialiste, un jeune homme de 15 ans peut « parfaitement » demander à l’un de ses amis ou  à l’une de ses amies de l’accompagner aux toilettes pour l’aider à vidanger sa vessie ou à extraire ses selles.

J’espère que ce médecin sait ce qu’est un sondage urinaire. Je doute en revanche qu’il se souvienne de l’état psychologique d’un adolescent en pleine puberté. La période est déjà pénible pour un garçon valide. On peut facilement imaginer ce qu’il en est pour Jim, paraplégique, contrait de recourir à l’aide d’un tiers pour ses besoins quotidiens. Accepter l’aide d’un professionnel est déjà difficile. Demander celle d’un camarade dans son collège est proprement impensable. Non seulement pour Jim mais pour ses camarades et les parents de ces derniers.

J’ignore comment une telle idée a pu germer dans le cerveau d’un médecin ? Comment cet homme a pu  l’écrire dans un rapport d’expertise après avoir lu tous les compte rendus du psychologue qui suit Jim depuis dix ans ? Comment on peut, devant un tribunal, pourrir la vie d’un gamin et de sa famille.

Je sais qu’il serait plus sage de ne rien dire, de ne pas s’attaquer à un expert que je peux retrouver dans un autre dossier, qui risque d’être désigné à nouveau par le tribunal quand Jim aura vingt ans. Tant pis. Devant un tel handicap de l’âme, le silence n’est plus de mise.

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