Une juge se bat contre la justice

Elle s’appelle vraiment Marianne. Je n’ai pas changé son nom, je prends le risque du symbole. Elle a 27 ans et déjà trois enfants : 2, 6 et 9 ans. Le 20 mai dernier dans une petite commune du Nord, elle a été percutée, sur un trottoir, devant un passage piéton, par une voiture lancée à grande vitesse. Le chauffard ne s’est même pas arrêté. Quinze jours de coma, trois mois d’hôpital. Depuis, Marianne ne va pas très fort. Elle a du mal à reprendre sa vie, à refaire ses gestes quotidiens et même à retrouver ses mots. C’est la tête qui a pris le plus gros choc.
Depuis six mois, je tente en vain d’aider Marianne, de voler au secours de son compagnons et des trois enfants dont la vie à implosé. Obtenir une avance sur son indemnisation ne devrait pourtant soulever aucune difficulté. La loi protège totalement les piétons renversés, leur assure une indemnisation sans restrictions. Mais pour l’obtenir, il faut prouver qu’il y a eu un accident et que la victime était piéton. Et depuis six mois, Marianne ne peut obtenir le procès verbal de son propre accident. Depuis, six mois, la justice patine, fait la sourde oreille ou se désintéresse du sort d’une famille qui ne roule pas sur l’or. De trois gamins qui ont besoin de soins et d’attention.
D’habitude, je n’ai aucun problème. Les policiers ou les gendarmes qui connaissent la situation des victimes, font vite. Et les services du procureur me transmettent le procès verbal de synthèse dès qu’il est bouclé. Mais l’abruti qui a renversé Marianne roulait sans permis, a pris la fuite, s’est caché et, pour couronner le tout, était récidiviste. On a estimé que cela méritait une enquête plus poussée et confié le tout à une juge d’instruction.
Dans son petit tribunal, madame la juge d’instruction est débordée. Comme l’immense majorité de ses collègues, faute d’effectifs suffisants, de moyens, de greffiers. Elle n’a pas le temps de penser à la situation de Marianne et de ses trois enfants. Pas le temps de photocopier dix pages et de les envoyer. Alors, elle prend de haut mes demandes répétées. Madame la juge exige d’abord la preuve que je suis bien désignée par ma cliente, puis m’informe que je n’aurais droit à rien avant qu’elle n’ait entendu Marianne. A ma demande d’audition, elle répond qu’elle avisera en temps voulu. Devant mon insistance, elle finit par lâcher que même après l’audition, je n’aurais pas mon bout de papier.
Je suis sensible à la détresse des magistrats en ces temps de disette budgétaire. Mais là, je ne comprends pas. Je ne comprends pas pourquoi madame le juge d’instruction se bat contre la justice. Car la justice n’est pas seulement une administration avec ses problèmes d’effectifs et de budget. C’est aussi une promesse faite à Marianne, comme à toutes les victimes et à tous les Français. En ignorant l’urgence dans laquelle se trouve Marianne, en refusant même de l’entendre, la juge de ce petit tribunal du Nord trahit cette promesse démocratique. Au risque de provoquer des rejets lourds de conséquences.
Madame le juge d’instruction n’est pas seule en cause. La loi de notre pays porte sa lourde part de responsabilité. Malgré les réformes de ces quinze dernières années, le code de procédure pénale n’offre encore aux victimes que des garanties formelles, largement insuffisantes et sans commune mesure avec celles qui protègent les droits des justiciables poursuivis ou mis en examen;. Le droit des victimes doit évoluer d’urgence pour que le sort de Marianne et de toutes les victimes ne soit plus soumis à la seule humeur d’un juge.

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