Catastrophe de Brétigny : l’insupportable attente

Ils ont accompagné leur fils au train le 12 juillet, à la gare d’Austerlitz à Paris. Il partait pour Limoges. Il n’a pas dépassé la gare de Brétigny où le train s’est couché. Au moment de l’accident, le jeune homme de 17 ans téléphonait à ses parents. Il a eu le temps de crier : « le train déraille ». La communication a été coupée.
Ils ont rappelé leur enfant. En vain. Ils ont appelé maintes fois la SNCF. En vain. En désespoir de cause, ils se sont précipités à la gare d’Austerlitz. On ne savait rien. Ni sur le lieu exact de la catastrophe, ni sur son ampleur, ni sur le nombre des victimes. Encore moins sur leur identité. Il fallait attendre.
Ils ont attendu. Longtemps, trop longtemps quand il s’agit de la vie de son enfant. Au moment où ils décidaient de partir pour Brétigny, la SNCF a annoncé qu’un train ramenait les passagers à Paris, mais à la gare de Lyon. Ils ont couru là-bas. L’attente a recommencé. Gare de Lyon, on ne pouvait donner aucune information. Pas de liste des victimes, pas de noms pour les personnes qui revenaient, pas d’horaire pour le train des rescapés. Puis la SNCF a annoncé que le convoi qu’on attendait, arriverait gare d’Austerlitz
Ils étaient trop ravagés par l’angoisse pour protester. Ils ont couru dans l’autre sens pour retrouver l’attente. On avait mis en place une cellule de soutien psychologique. On y débitait des banalités chaleureuses qui ne parvenaient pas à tromper l’angoisse de ne rien savoir. Le train enfin est arrivé. Dernière attente, la plus insupportable, quand on cherche dans la foule qui débarque, le visage espéré. Ils peuvent serrer leur fils indemne dans leur bras. Il est 16 h 30, le supplice a duré plus de six heures. « Par bonheur, nous n’avions pas vu les images terribles de la télévision… », ont ils confié à mon cabinet.
Cette intolérable attente, j’en ai entendu le récit si souvent. Quand le téléphone sonne en pleine nuit pour vous prévenir qu’un mari, une épouse, un enfant vient d’avoir un accident de la route. Pour vous dire qu’on ne peut rien vous dire, qu’il faut se rendre d’urgence à l’hôpital à 20, 50 ou 100 kilomètres de là. Quand les minutes, les heures s’allongent avec leur interminable cortège de terreurs et de prières muettes. Quand il faut encore chercher la bonne porte, le bon guichet, le responsable qui va vous dire s’il faut attendre encore la fin de l’intervention chirurgicale ou se rendre directement à la chambre mortuaire.
Cette insupportable attente, j’ai tenté de la faire comprendre maintes fois à des gendarmes, des policiers pour qu’ils corrigent leur protocole parfois trop rigide. Je l’ai plaidé aussi maintes fois devant les tribunaux pour qu’on reconnaisse cette souffrance particulière des familles de victimes. Sans succès jusque-là.
Pourtant le 26 juin dernier, le tribunal correctionnel de Thonon les Bains a fait un pas décisif vers les victimes. Il s’agit, par un étrange concours de circonstances, d’une autre catastrophe mettant en cause la SNCF. En juin 2008, un autocar de transport scolaire a été percuté par un train sur un passage à niveau non gardé, à Allonges, faisant de nombreuses victimes parmi les enfants. Les magistrats de Thonon qui ont retenu la responsabilité de la SNCF, ont reconnu aux parents un « préjudice spécifique d’attente et d’inquiétude » pour les heures passées dans l’ignorance du sort de leurs enfants.
C’est justice et c’est courageux de la part de ces magistrats. Je souhaite pour toutes les familles concernées par la catastrophe de Brétigny que d’autres juges aient le même courage et le même respect des victimes.

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