Sports d’hiver : prévention zéro

Ce 2 mars 2015, Axel, un petit garçon de trois ans, découvre les joies de la luge au Mont Dore. Ses parents louent pour la première fois un petit appartement au centre de cette station qui s’efforce d’attirer une clientèle familiale. A deux cents mètre de la location, au bout du chemin, un champ de neige en pente douce. La piste n’est pas balisée mais elle voisine les tennis, les installations de skate board et celles de la luge d’été, donnant l’illusion d’un parc de jeu. Surtout, de nombreuses familles accompagnées d’enfants en bas âge s’y rendent quotidiennement. Pour le père d’Axel qui se déplace avec une prothèse et une canne, l’accès est facile.
Tout se passe bien pendant la matinée. Axel multiplie les glissades en compagnie de sa mère. L’après midi, l’enfant, ravi, insiste pour y retourner. Nouvelles glissades sans problèmes. Mais au moment où les deux parents se concertent sur l’heure du départ, Axel échappe à leur contrôle et monte seul sur la luge.
Le petit bonhomme dévale, hélas, le mauvais coté du talus, celui où la pente est plus raide. Son père, handicapé, tombe en tentant de le retenir. Sa mère, d’autres témoins tentent de l’attraper sans succès. En bas de la pente, la luge plonge dans la Dordogne. Au Mont Dore, la rivière n’est encore qu’un petit torrent de montagne mais ce jour là, il est en crue et entraîne l’enfant. La mère d’Axel se précipite dans l’eau glacée mais Alex est introuvable. Des employés municipaux, présents sur le site, fouillent la rivière et sortent Axel de l’eau une demi-heure plus tard, deux kilomètres en contre bas.
Transporté à l’hôpital de Garches, Alex est toujours aujourd’hui dans un état très grave. L’hypothermie a miraculeusement préservé ses fonctions vitales mais on craint les ravages de l’asphyxie sur son jeune cerveau.
Le maire du Mont Dore s’est empressé de déclarer que les parents ne devraient pas laisser leurs enfants faire de la luge en dehors des pistes officielles et que les vacanciers devraient lire les arrêtés municipaux. Deux jours après le drame, une équipe de télévision du quotidien « La Montagne » se rend sur les lieux. Des familles et leurs enfants continuent à s’amuser sur la petite pente, sans savoir ce qui s’est passé. Aucun panneau n’en interdit l’accès. Seul un ruban rouge et blanc pend entre deux rambardes mobiles à l’endroit où Axel a plongé dans la Dordogne. Le maire, interrogé pour les journalistes, déclare qu’il est « impossible d’interdire l’accès à des vacanciers qui ont pris l’habitude de s’y rendre ».
Avec les parents d’Axel, je me pose quelques questions. Si ce parc de jeu est impraticable en hiver, pourquoi avoir enlevé la barrière qui commande le seul chemin d’accès ? Si des arrêtés municipaux existent pourquoi ne pas les afficher sur les lieux qu’ils concernent et où les vacanciers ont quelque chance de les apercevoir ? Si la municipalité du Mont Dore savait que les touristes avaient l’habitude de faire de la luge à cet endroit, pourquoi ne pas mettre en garde contre le danger du torrent ou ne pas sécuriser la petite partie du talus qui y plonge ? Comment justifier que, deux jours après le drame, rien n’ait été fait pour informer le public ? Un maire peut-il se borner à prendre des arrêtés pour faire face à ses responsabilités ? Une ville qui revendique le label de « station de ski familiale » n’a-t-elle pas des obligations de sécurité vis à vis de la clientèle d’enfants qu’elle veut attirer ?
Les parents d’Axel ont porté plainte. Une enquête du procureur de la République est en cours. Je souhaite que la justice aille jusqu’au bout et se prononce sur la responsabilité de la municipalité du Mont Dore. Pour Axel et sa famille, bien sûr, mais aussi pour touts ceux qui risquent de se retrouver un jour dans la même situation faute d’une autre politique d’information.
Car ce qui s’est passé le 2 mars 2015 au Mont Dore n’est pas un drame isolé. On voit depuis quelques années se multiplier les accidents graves avec les nouvelles formes de glisse et le développement du hors pistes sans que ni les stations de sports d’hiver, ni les pouvoirs publics ne prennent au sérieux leur mission d’information et de prévention.
Combien y a-t-il d’accidents de sports d’hiver chaque année en France ? Personne ne le sait vraiment. Les statistiques officielles recensent une vingtaine de morts et environ 45.000 blessés. Mais ces chiffres sont donnés par les services de secours sur les pistes. L’Association des médecins de Montagne qui voient passer d’autres victimes estiment leur nombre à près de 100.000. Et certaines enquêtes auprès des vacanciers poussent le chiffre à 140.000 !
On est bien loin de la précision des chiffres de la sécurité routière ou des autres statistiques de santé. Pourquoi ce flou artistique ? Une étude parue dans Les cahiers de l’Assurance en 2007 (http://communication.revues.org/754) montrait que l’absence de données fiables sur les victimes des sports d’hiver arrangeait tout le monde et en particulier les stations de ski. On ne va pas communiquer sur les risques d’un loisir qui rapporte près de 700 millions d’euros par an aux stations et près de quinze milliards pour le marché global de la neige. La même étude, en examinant les cas de Val Thorens et du Mont Dore, soulignait le peu d’empressement des stations françaises à informer efficacement les vacanciers sur les conditions d’enneigement, les risques liés à la météo ou même la difficulté réelle de telle ou telle pistes. On préfère gloser sur l’imprudence des touristes sans s’interroger sur l’absence d’une véritable politique de prévention.
Ce qui s’est passé le 2 mars 2015 au Mont Dore est révélateur d’une telle attitude. La désinvolture des commentaires du maire, l’inexistence de mises en garde sur les dangers d’une aire de neige utilisée régulièrement par de nombreuses familles, l’absence de mesures après le drame montrent hélas qu’Axel a été sacrifié sur l’autel de l’or blanc. Le Mont Dore , comme tant d’autres, semble croire que la sécurité est avant tout l’affaire des vacanciers, que la prévention fait fuir le client et que les sports d’hivers sont une manne qu’on ne doit pas compromettre en investissant dans l’information du public.
C’est cela qui ne peut plus continuer.

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