SUR LA ROUTE, LES VIEUX DEMONS SONT DE RETOUR

Il y a vingt-deux ans, un grave accident de voiture a brisé mon corps. J’ai lentement reconstruit ma vie que j’ai consacrée à la lutte contre l’insécurité routière, à la défense de ses victimes. J’ai repris le volant quand ce pays a semblé triompher de ses vieux démons. Entre 2002 et 2013, la France a réussi à diviser par deux le nombre des victimes de la route. Un succès dû aux radars automatiques, au renforcement des contrôles et des sanctions, à la responsabilisation de chacun. Un succès sans équivalent dans un délai aussi court, qui a été salué et commenté dans tous les pays.
Depuis deux ans, tout s’effondre. Le nombre de morts sur les routes françaises a augmenté de 3,5 % en 2014. Et le carnage s’amplifie ces derniers mois : +19,2 % en juillet dernier, +9,5 % en août. On dépassera cette année les 3.300 morts et les 35.000 blessés graves. Ces chiffres – je le sais – n’émeuvent plus. Faut-il imaginer le journal télévisé s’ouvrant chaque soir sur le drame de dix familles endeuillées, de cent autres bouleversées par un handicap définitif ? Rassurez-vous : aucun média ne vous imposera cette vérité trop quotidienne. Ces victimes resteront désespérément anonymes.
Personne ne vous inquiétera, non plus, avec l’explosion de cette délinquance ordinaire : les vitesses en excès sur tous les réseaux, + 13 % pour la conduite en état alcoolique, + 44% pour celle sous l’empire de la drogue, + 23 % pour les délits de fuite. Dans le silence, les vieux démons reviennent au galop. Il y a quelques jours dans le département du Gers, un automobiliste sans permis s’arrête brusquement sur une voie rapide pour mettre ses lunettes de soleil. Un second conducteur, trop défoncé pour ralentir, fait un brusque écart pour l’éviter et tue une gamine de 6 ans dans une troisième voiture. Personne n’avait attaché l’enfant. Quand tout le monde se moque des règles et choisit d’ignorer la présence des autres sur la route, l’improbable devient réalité, le pire prend corps.
Il y a enfin, face au retour du fléau, une montée de l’indifférence ou d’une lâche résignation. Les appels au sursaut des associations de sécurité routière ne réveillent personne. Les politiques se taisent unanimement. Les entreprises ne signalent plus au retrait de points, leurs salariés flashés au volant de voitures de fonction, achetant un peu de paternalisme social avec l’insécurité de tous. L’annonce du moindre radar supplémentaire déclenche des tollés de protestations qui font passer, sans honte, l’automobiliste délinquant pour une victime de prétendues « pompes à fric ». Aujourd’hui, tout ce que je vois, tout ce que j’entends me fait peur et honte à la fois.
Un comité interministériel de sécurité routière doit se tenir le 2 octobre prochain. Il faut lui souhaiter un peu de courage politique. Car il lui en faudra pour prendre des décisions nécessairement impopulaires à la veille d’élections déjà difficiles. Parmi toutes les mesures que l’urgence impose, je voudrais en proposer trois pour tenter de renverser la tendance et de sauver des vies :
Obligeons les industriels de l’automobile qui dépensent des millions d’euros pour nous faire rêver de jouissance au volant, à faire un peu de prévention. Les images somptueuses de voitures filant, telle la lumière, sur des routes toujours désertes, matraquées quotidiennement, entretiennent l’autisme galopant des conducteurs. Que chacune de ces publicités mentionne que la voiture peut aussi tuer. Un rappel de la réalité que les industriels de l’agro-alimentaire ont accepté depuis longtemps pour lutter contre l’obésité. Pourquoi les constructeurs échapperaient ils à l’effort devant cet autre problème majeur de santé publique ?
Instaurons pour chaque infraction grave une amende forfaitaire et une immobilisation administrative de la voiture et sa mise en fourrière pour une durée limitée. Cette sanction immédiate et automatique sera bien plus dissuasive que l’attente pendant des mois d’une convocation devant un magistrat pour une éventuelle peine assortie de l’inévitable sursis. On soulagera ainsi les tribunaux sans relâcher la pression sur les chauffards comme on l’a fait maladroitement au mois d’août en annonçant la « dépénalisation » de la conduite sans permis.
Demandons aux assureurs, dans le cadre de la renégociation de leur convention avec la Sécurité Routière, de participer, avec les auto-écoles, au financement de bourses pour le permis de conduire et, avec les entreprises, à la mise en place de « chèques autoroute ». Ces bourses permettront à tous les jeunes que la crise malmène, de prendre un nombre suffisant de leçons de conduite et ne pas devenir les premières victimes de la mort au volant. Les « chèques autoroute » aideront ceux qui ont la chance d’avoir un travail, à ne pas mourir en y allant. Ils rendront plus accessibles des voies plus sûres mais dont l’usage quotidien a aujourd’hui un coût rédhibitoire.
Il y aurait tant d’autres choses à faire. Mais ces trois mesures là signifieraient déjà qu’on a pris conscience du caractère délétère de la situation. Le meilleur moyen de combattre le retour des démons est d’allier prévention, aide sociale, répression et efficacité pour rendre crédible et acceptable par le plus grand nombre une politique de sécurité routière. Et de réunir autour d’elle, dans une conjoncture difficile, le volontarisme de tous les acteurs de l’automobile.

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