VICTIMES : LA VIE D’APRES

Au commencement, il y a toujours l’émotion. Et, avec elle, l’effusion et le soutien de la famille, des amis, des proches. Tout ce qui permet aux victimes de tenir, d’enchaîner les jours de souffrance ou de chagrin sans regarder l’avenir. Parfois même, quand l’accident brise trop de vies, pour les catastrophes, pour les attentats, viennent les politiques, les responsables de la nation, les bougies, les petites peluches et l’immense compassion populaire. Même si elles sont indispensables, toutes ces perfusions d’amour ou de sollicitude entretiennent les victimes dans l’illusion. L’illusion d’être encore dans la même vie, d’avoir toujours une place dans notre société.

Je le sais. Toutes les victimes que je défends au quotidien le savent. Celles des attentats de Barcelone, de Cambril ou de Sept-Sorts ne tarderont pas à le découvrir. Quand les caméras s’éloignent, que les hommages et les visites s’espacent, commence le vrai drame : celui de l’irréversible, celui de la vie d’après. Pour ceux qui ont perdu un parent, un enfant, le deuil commence. Il sera long, douloureux, difficile. Mais le deuil se fera : c’est la loi de notre humaine condition.

Pour les autres, ceux qui ont perdu, dans l’attentat ou l’accident, une partie d’eux mêmes, l’usage de leurs jambes ou de leur bras, d’une part de leurs sens ou de leur tête, il n’y aura pas de deuil possible. Il faudra vivre sans. Sans les gestes ou les mots du quotidien, sans autonomie, sans liberté d’aller et venir. Tout cela, les victimes le savent rapidement. Les médecins, les ré-éducateurs se chargent de leur apprendre. Mais il y a aussi tout ce qu’on ne leur dit pas. On ne leur dit pas que leurs propriétaires refuseront les travaux nécessaires pour aménager la salle de bains ou laisser passer le fauteuil roulant, qu’ils devront endurer des mois de galère et d’interminables recherches avant de trouver peut-être un logement adaptable.

On ne leur dit pas que la plupart des employeurs refusent les travailleurs handicapés, que les plus heureux d’entre eux devront plier leur corps ravagé aux contraintes d’un poste de travail mal aménagé, et parfois au harcèlement quotidien de collègues mesquins. On ne leur dit pas que la majorité des théâtres, des cinémas, des musées leur seront totalement inaccessibles, comme les toilettes de la plupart des bars ou des restaurants.

On ne leur dit pas qu’en dépit des lois, les trottoirs restent impraticables, les stationnements réservés toujours piratés par des automobilistes parfaitement valides. On ne leur dit pas que leurs vacances deviendront de vrais casse têtes, que les compagnies aériennes égareront leur fauteuil et les débarqueront sans solution dans les aéroports. On ne leur dit pas que les personnes qu’ils paieront pour les assister, s’absenteront sans prévenir et sans être remplacés. On ne leur dit pas qu’il faut se battre pour obtenir, pour un enfant handicapé, une assistance de vie scolaire. On ne leur dit pas qu’une simple panne d’ascenseur peut devenir drame.

On ne dit pas aux victimes que ces dizaines de petits drames de la vie d’après en font rapidement une vie de cauchemar. Une vie qui se rétrécit lentement, une vie de reclus qui vous rend peu à peu invisible. On ne dit pas aux victimes que cette accumulation d’épreuves finit pas briser les couples, par faire éclater les familles.

Si les pouvoirs publics ne se préoccupent pas de cette vie d’après, s’ils laissent les victimes des derniers attentats aussi seules et démunies que les 30.000 blessés graves que les routes françaises produisent chaque année, alors tous les grands messages de solidarité nationale ne seront que pure hypocrisie. Car il ne manque qu’un peu de volonté politique pour transformer la vie d’après, pour transformer sensiblement le quotidien des victimes d’attentats comme celui des victimes d’accidents. S’agissant des comportements ou des situations inacceptables, les lois existent déjà. Il faut le courage de les appliquer systématiquement. Des dispositifs d’incitation peuvent sans doute lever certains blocages ou favoriser une meilleure volonté chez les bailleurs ou les entrepreneurs.

Mais par dessus tout, il y a un énorme problème de communication. Albert Camus écrivait lucidement : « les victimes sont au bout de leur disgrâce : elles ennuient ». Ajoutons qu’elles deviennent en France invisibles, à la différence d’autres pays où on mise sur l’intégration. Chez nous, passé le premier moment d’émotion, on préfère qu’elles se cachent, qu’elles se fassent oublier. Quelques gestes forts, quelques images serviraient mieux leurs causes que dix mille mots sans suite. J’espère cela d’un nouveau président de la République qui sait mieux que quiconque manier cette arme. J’espère cela de Madame Brigitte Macron qu’on dit sensible à cette cause.

Jehanne COLLARD
Avocate spécialisée dans la défense des victimes

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